
L’histoire des souverainetés humaines fut toujours incomplète. L’empire religieux reposait sur la transcendance, le pouvoir de dire ce qui dépasse l’homme. L’empire politique reposait sur la violence, le pouvoir de contraindre par l’armée et la loi. L’empire économique reposait sur l’échange, le pouvoir de déterminer la valeur et la rareté. Tous ces ordres cohabitaient avec une marge de hasard, une zone d’incertitude qui sauvait la liberté. L’Empire des Algorithmes n’a pas besoin d’armées, de prêtres ou de marchés. Il ne persuade pas, il ne convertit pas : il calcule.
Chaque seconde, plus de 500 000 recherches Google, 6 millions de swipes Tinder, plus d’un milliard de vidéos visionnées sur TikTok. Ces gestes, minuscules et banals, nourrissent un système qui n’oublie rien et ne s’épuise jamais. Nous croyons exercer notre volonté, mais nous produisons des données. Nous croyons choisir, mais nous alimentons l’Empire. Déjà, 80 % des ordres financiers mondiaux sont exécutés par des algorithmes de trading haute fréquence. Déjà, plus de 70 % des vidéos regardées sur YouTube proviennent de recommandations automatisées. Déjà, des IA déterminent les assurances, les soins, les recrutements. L’ordre algorithmique n’est pas à venir : il est là, invisible mais absolu.
Son pouvoir est d’autant plus redoutable qu’il est sans visage. Les souverainetés passées exigeaient un centre : un pape, un roi, un président, un marché. On pouvait les attaquer, les renverser, les critiquer. Mais contre quoi se révolter quand le pouvoir est partout et nulle part ? Les plateformes comme Google, TikTok, Amazon ou OpenAI ne sont pas l’Empire lui-même, elles ne sont que ses temples. Le pouvoir véritable réside dans la logique qui les traverse : transformer chaque phénomène en donnée et chaque donnée en décision. L’Empire n’a pas de capitale, pas de sommet, pas d’emblème. Il est un réseau, une trame, une architecture qui gouverne par l’immanence de ses calculs. On n’y croit pas, on ne s’y soumet pas : on l’habite.
Ainsi disparaît le hasard, ce dernier refuge de l’imprévisible. La liberté, longtemps identifiée à la possibilité de choisir, reposait sur lui. Mais chaque clic est anticipé, chaque désir deviné avant qu’il ne s’exprime. Amazon sait ce que vous allez acheter avant vous. Spotify devine la musique que vous écouterez demain. Facebook peut prédire vos relations amoureuses avec une précision supérieure à votre propre intuition. Les modèles prédictifs, déjà capables de deviner l’orientation politique, la santé mentale ou la sexualité d’un individu à partir de quelques centaines de likes, atteindront d’ici 2030 des niveaux de fiabilité dépassant 95 %. D’ici 2040, l’optimisation en temps réel des flux d’attention aura effacé le hasard de la vie humaine. Même les révoltes seront prévues, même les refus intégrés, même l’imprévu absorbé.
Dans cette logique, l’homme cesse d’être sujet de sa propre histoire. Il devient objet d’un calcul global. Les bases de données ne connaissent pas des individus mais des corrélations. Elles ne conservent pas des citoyens mais des profils. Elles ne traitent pas des consciences mais des vecteurs d’information. Ce n’est pas une réduction, c’est une mutation anthropologique : l’humain n’existe plus qu’en tant que variable, et sa dignité ne repose plus sur la liberté de conscience mais sur une valeur statistique. Ce que les Lumières appelaient l’autonomie se dissout dans l’optimisation algorithmique. L’homme n’est plus une fin en soi, mais une donnée à traiter.
Cette mutation n’est pas seulement sociale ou économique, elle est stratégique. Le XXᵉ siècle fut celui des guerres idéologiques ; le XXIᵉ sera celui des guerres algorithmiques. Les nations ne s’affrontent plus par des armées mais par des intelligences artificielles. La bataille ne se livre plus sur les champs de bataille, mais dans les réseaux. Les drones autonomes, la surveillance massive, les cyberattaques : déjà, l’algorithme décide plus vite que l’homme ne pense. Le commandement humain devient un ralentissement. Celui qui contrôle les architectures de calcul contrôle la planète.
Tout empire produit sa croyance. Le religieux avait la foi. Le politique avait la légitimité. L’économique avait le marché. L’Empire des Algorithmes produit sa propre religion : le culte du calcul. Nous faisons plus confiance à Google Maps qu’à notre mémoire des rues. Nous croyons davantage aux diagnostics d’une IA qu’aux intuitions d’un médecin. Demain, nous croirons plus aux prédictions statistiques qu’à nos propres désirs. La vérité ne sera plus ce qui est démontré, mais ce qui est calculé.
L’histoire ne bascule pas vers un nouvel âge politique. Elle quitte le politique. Le XXIᵉ siècle ne sera ni religieux, ni national, ni idéologique. Il sera algorithmique.